TELERAMA, 11 Janvier, 2006

TELERAMA, 11 Janvier, 2006
“Un refrain peut en cacher un autre”
par Martine Laval

Un refrain peut en cacher un autre
Gianmaria Testa, cheminot venu à la chanson sur le tard, le troubadour du rail italien est un artisan des mots. Qui crée des “non-spectacles” avec son ami écrivain Erri De Luca.
Un homme à sa terrasse. Il fume lentement, regarde le paysage. Les coteaux sont couverts de vignes rabougries – lui dirait sans doute ” endormies “. Nuance. Ou poésie… Le fumeur se nomme Gianmaria Testa. Il se rassasie de l’espace, du calme, avoue n’avoir qu’une envie, rester chez lui, ici, dans cette bâtisse toute en lumière. Demain, le casanier sera sur les routes, pour deux concerts à Turin, puis d’autres, ailleurs. Demain, il neigera fort, mais cela, nous ne le savons pas encore. Il jette le mégot – ” mince, il fait froid ! “. On se réfugie à l’intérieur. Nicola, le bébé, a échappé au tabac. Il regarde, tout sourire, son papa. Un papa nounours, chef de gare depuis vingt-trois ans à Cuneo, petite ville du nord de l’Italie, aujourd’hui en ” congé paternité ” ; un papa auteur-compositeur-interprète, venu à reculons dans le show-biz, et sur le tard (premier CD à 36 ans) ; un homme qui approche doucement de la cinquantaine et qui s’interroge, un peu fatigué : lequel des deux boulots vais-je lâcher ?

Gianmaria Testa l’Italien est très à l’aise avec la langue française. Il l’est aussi avec ses contradictions : il les gère depuis si longtemps… ” J’aurais déjà pu arrêter la gare, choisir la vie d’artiste. Je ne l’ai pas fait pour une simple raison : qu’aurais-je répondu à un type qui me demande ce que je fais dans la vie ? Je chante ! Bah ! Chanter, disait mon père, c’est naturel, pas un travail. Intermittent du spectacle, pour moi, ce n’est pas un métier. Etre sur scène, c’est ridicule ! Cheminot, ça a plus d’allure. ” Fils de paysan, Gianmaria sait que la terre n’a plus d’avenir. Il passe des concours – banque, poste, est pris aux chemins de fer en 1982. Il dit aimer ce travail – rigoureux –, aimer les relations avec ses collègues, ” une confrérie “non aseptisée”. Les cheminots, c’est du sang, des gros mots. Les trains me collent à la peau. Quand je suis à l’étranger, je les regarde d’un œil professionnel. La nuit, les suicides auxquels j’ai dû faire face me hantent. Je me réveille en sursaut : ai-je bien activé le passage à niveau ? Je ne suis pas certain de pouvoir écrire mon prochain disque. Je suis sûr de continuer à bien guider les trains “. Dans Montgolfières, son premier CD, enregistré en 1995 à Amiens, le troubadour des chemins de fer murmure sa solitude aux belles indifférentes qui passent sur les quais : ” Les femmes dans les gares / Toujours quelqu’un les attend / Elles s’en vont / Et ne se retournent pas. ” D’une voix chaude qui s’éraille, Testa berce sa mélancolie, apaise les tourments de passions anonymes : ” Ton amour / Amour / Est une cheminée d’usine / Rouge de briques / Rouge et droite au ciel / Qui perce la brume / Et le soir ” (Extra-muros, 2005).

Le soleil décline, jette des couleurs orange par la baie vitrée. Gianmaria parle, parle. On dirait qu’il chantonne. Il tient sa guitare contre lui. Ils sont faits l’un pour l’autre. De temps en temps, quelques accords s’échappent, qui viennent jouer avec ses paroles : ” J’étais bon à l’école. Mon père, pour me récompenser, me dit : “Qu’est-ce qui te fait envie ?” J’ai répondu : “Une guitare”, parce qu’un piano, je savais bien que c’était trop cher. J’avais 13 ans. J’ai appris seul, en trois mois. J’ai composé une chanson. Je me suis senti bien avec les mots. ” Ses chansons ou lui, c’est du pareil, du simple, tendre et fort : ” Tout est déjà là / Dans l’ombre des choses / L’amour qui viendra / Les départs, les attentes / Tout est déjà là… ” (La Valse d’un jour, 2000).

Testa, depuis longtemps, promène ses chansons un peu partout en Italie, et surtout en France. Il se dit artisan, se tient à distance des médias, bénéficie d’un bouche-à-oreille chaleureux, et ça lui suffit. Il va, en solo ou en quartette, de festival en petite salle, parfois même à Paris, chanter pour son public et lui parler. Il arrive sur scène d’un pas lourdaud, s’étonne de les voir tous là au rendez-vous. Il se met à chanter, à lire un poème (d’Erri De Luca, on y reviendra…), à raconter une histoire de lune et de gare, écrite au millimètre près, à interpréter tout doux Les Forains, de Léo Ferré, à se souvenir d’une anecdote. Il a 15 ans. Un ami lui fait écouter une chanson alors interdite en Italie, interprétée par un certain Fabrizio De André. Les paroles sentent le soufre, le rythme est impossible. Ça plaît aux jeunes rebelles. Gianmaria prend son souffle, entame… Le Gorille, de Georges Brassens, version italienne. La salle jubile. C’était à Lyon, en octobre dernier. Un vrai moment de connivence.

Le compositeur reste un homme de la campagne. Il a les pieds sur terre, mais la tête dans les nuages, là où s’envolent des mélodies de mots. Il a grandi un peu sauvage dans les années 70, a refusé toute violence militante, et s’est enraciné dans le quotidien, l’ordinaire – travail, famille, amis. C’est là qu’il puise les petites choses qui composent son répertoire, un répertoire qui est aussi une façon d’être, de penser la vie. Le cheminot se nourrit autant de littérature que de musique, de rêves que d’harmonies. Se mêle alors à la conversation un tas de noms venus d’ailleurs, un tas de lectures et de balades : Agota Kristof, la romancière hongroise qui écrit en français – ” Je suis incapable de cela ! ” ; Jean-Claude Izzo, l’Italo-Marseillais, auteur de Total Khéops, dont le héros, Fabio Montale, écoute en boucle les disques d’un certain Gianmaria Testa (ils ne se connaissaient pas encore !) ; les écrivains antifascistes, Cesare Pavese et Beppe Fenoglio, originaires comme lui du Piémont ; Paco Ibañez et Marc Perrone, ses copains de tournée ; Leonard Cohen, Léo Ferré, Bob Dylan, ” les repères, les illustres ” ; et puis ” le génie de la langue française “, Brassens. Brassens, ” l’ami ” que Testa n’osa jamais rencontrer, l’artiste vrai : ” Un artiste, c’est celui qui change l’univers autour de vous. Il regarde le monde, sait l’interpréter. Le rap m’ennuie énormément, il y a trop de mots. Pour moi, Tom Waits, Arthur H ont ouvert des portes. Moi, je n’ai rien inventé. Je suis le sillage de mes chansons. J’écris des musiques, et je ne sais pas si elles sont jazz, blues ou latino. Elles sont là. J’aurais aimé pouvoir écrire les silences. ” Il se tait. Sa guitare prend le relais.

Celui qui ne se dit pas poète aime la chanson parce qu’elle est populaire. ” Une chanson, c’est un peu de poésie sur les lèvres des gens, même s’ils l’ignorent. Je compose texte et musique ensemble. Ça me prend comme ça. Une émotion, une image. Ce sont des instants. J’essaie de les saisir. Je prends ma guitare. Les mots et la mélodie me travaillent, m’appellent. Je cherche. Puis je laisse passer. Je n’écris rien. Souvent, j’oublie tout. Si je n’ai pas oublié, je reprends. Et là, deux voies possibles : ou j’ai honte de tout ce fatras, ou je revis l’émotion première. Commence alors le labeur : élaguer, laisser respirer les mots, les silences. ” Testa ne se laisse pas piéger par le temps. Rien ne presse le pacifique rebelle, surtout pas une maison de production… ” Une bonne chanson, c’est une chanson qui me représente, qui me va “, dit-il tout bonnement.

Le soir, repas en famille, dans la cuisine. Le vin des coteaux voisins est d’un rouge grenat. On aimerait refaire le monde, on ne fait que passer en revue tous les maux de la terre. La guerre ; le travail qui aujourd’hui semble n’avoir plus de sens pour les jeunes ; les nuits à la gare, seul, à regarder les trains s’en aller ; la télé, la presse qui servent de la mauvaise soupe : ” Vous faites un métier imbécile ! ” lâche-t-il avec ferveur, et tous on éclate de rire ; la peur de l’avenir qui s’insinue ; la trop grande production de disques, mais pas de livres : ” Un livre, ça ne hurle pas ! ” ; l’éducation des enfants : ” Où me suis-je trompé avec mes fils aînés ? J’aimerais les convaincre d’aller voter au printemps. Mais je ne suis pas sûr d’y réussir. Faire barrage à Berlusconi, c’est aujourd’hui voter démocratie chrétienne. Il y a vingt ans, jamais je n’aurais imaginé cela. Ce que nous avons en commun, en Europe, c’est le malaise politique, l’hypocrisie de gauche comme de droite. Je m’en veux de ne pas avoir trouvé d’alternatives. Mais je ne suis pas dans le militantisme, je cherche juste un peu de cohérence. “

Le lendemain matin, un lourd silence câline les coteaux moutonneux : la neige. Opulente, gracieuse. Elle enveloppe la gare de Cueno, efface les rails, rend les trains soyeux. On donne une poignée de main aux collègues cheminots, eux nous font une leçon de choses sur les panneaux lumineux – là un tunnel, une station, un passage à niveau. Ça clignote non-stop. C’est du sérieux. Plein de bonne volonté, on admire, mais on n’y comprend pas grand-chose. Ça les fait rire… On poursuit la route (savonneuse) jusqu’à l’Opéra de Turin, où ont lieu les représentations de Quichotte et les Invincibles (1). Chisciotte e gli Invincibili (en VO, cela chante mieux) tourne en Italie pour la deuxième année. C’est un ” non-spectacle “, terme revendiqué par les trois acolytes : le chef de gare, l’écrivain ex-maçon Erri De Luca et l’ange de la clarinette jazzy Gabriele Mirabassi. Quichotte – ni concert ni théâtre – est une parlote entre amis, qui mêle histoire écrite et racontée par le ” non-comédien ” De Luca, poèmes lus ou mis en musique et chantés par Gianmaria Testa, et décollages musicaux assurés par Gabriele Mirabassi. Sur la scène, une table de bois, quelques chaises et du vin. Un dispositif des plus simples qui est l’exacte réplique de la cuisine d’Erri De Luca (et de sa table, fabriquée de ses mains, il y tient).

Testa, avide lecteur, découvre les livres de De Luca, Tu, mio, et Trois Chevaux, d’abord en français, puis en italien. ” J’ai été bluffé par son écriture, sans appel. ” Lors de ses concerts en solo, et sans connaître encore l’auteur, il se plaît à lire l’un de ses plus forts poèmes, ” Valeur ” (2) : ” J’attache de la valeur à toutes les blessures. / J’attache de la valeur à savoir où se trouve le nord dans une pièce, quel est le nom du vent en train de sécher la lessive… ” Un jour, ils se rencontrent simplement. Gianmaria demande à Erri de lui écrire un texte. Silence. Trois mois plus tard, ils se retrouvent à table, dans la cuisine de l’écrivain, avec du vin et le texte du Quichotte.

Dans les coulisses, fromage et jambon, gressins et vin. On laisse la parole à Erri De Luca : ” On chante les invincibles, non pas ceux qui gagnent toujours, mais ceux qui jamais ne se laissent abattre par les défaites. Le plus invincible de la littérature, c’est Quichotte. Son héroïsme géant, c’est d’ignorer le ridicule. Il va. Nous ne sommes pas des artistes engagés. Nous sommes des hommes qui, de temps à autre, prenons des engagements. Nous ne nous mettons pas à l’abri de l’ombre glorieuse de Quichotte. Nous serions plutôt Rossinante, sa jument ! Une bonne cause nous tombe sur l’épaule et nous oblige à aller de l’avant. ” Les Invincibles d’aujourd’hui, dans la lignée du chevalier errant, ce sont les hommes sans pays, les ” migrateurs “, ceux qui traversent le monde à pied et rêvent de liberté ; ce sont les poètes – le Turc Nâzim Hikmet, le Bosniaque Izet Sarajlic… –, leurs écrits et cris de colère. Qui disent tout de la vie, beauté et guerre, douceur et misère, loyauté et injustice.

Gianmaria Testa et Erri De Luca, les invincibles, ont un engagement sur les épaules, leur ” non-spectacle “. Ils chantent, bouleversent, rient, charment, boivent, improvisent, complices. Erri De Luca : ” Ça sert à quoi, Quichotte, aujourd’hui ? A donner l’envie de faire un pas en avant, à sortir de la ligne, à dire non, même seul, sans crainte du ridicule. On est à table, on se tient compagnie avec des histoires. Notre pacte : amis avant, pendant et après l’aventure Quichotte. Toute interruption d’amitié fait sauter les représentations. ” (envoyée spéciale en Italie)
MARTINE LAVAL